Les larmes de Narcisse

Dernière mise à jour : avr. 8

Après une deuxième semaine de résidence à LadHyX-Polytechnique, en parallèle avec les recherches réalisées avec Gabriel Amselem, chercheur, je me pose des questions sur la représentation de mon travail qui apparait par de multiples formats, peintures, machines, installations, vidéos. Comment le partager comment l’exposer?

Mais d’abord quel est le coeur de celui-ci?

S’il comporte une part de réalisation (installation, dessin, peinture), je crois qu’il est partiellement processuel, il existe plus dans un devenir que dans un état figé et définitif. Celui-ci doit être révélé ou activé par un tiers. Pourtant, ce travail comporte des instantanés, des états intermédiaires, des pas. Et, je tiens à ces étapes qui permettent de partager mon cheminement. D’autant que je porte sur le résultat de ces instantanés une exigence et une attention aussi fortes que s’il s’agissait d’un point d’arrivée fermé.

Alors, il y a quelque chose du cheminement, d’une approche qu’on pourrait dire expérimentale: je remarque, suppose, essaie.

Ensuite, j’examine à nouveau des pensées, des matières. Ce travail ne se tient pas dans un cadre défini comme une recherche scientifique: il ne respecte pas un protocole immuable. Le cadre se réinvente en même temps que la pensée évolue. La recherche qui m’anime est esthétique, philosophique et sensible. Elle évolue sur un temps long.

Alors, comment partager ces étapes et cette recherche ? Quel dispositif de monstration, d’exposition adopter ?

Le contexte de l’exposition avec des installations autonomes et complémentaires est le plus favorable à une expérience esthétique entière - tout le corps passe -. Le temps et l’espace y sont composés et recomposés par le visiteur qui expérimente une à une les possibilités de l’œuvre dispositif.

Que peut-on partager alors ? Un parcours avec une direction? Un enchainement de paysages, de portraits, un cabinet de curiosité dans le respect des normes muséales?

Ou alors des situations, des expériences ludiques, au risque de frôler le spectaculaire ?

J’ai récemment été ému et admiratif de l’exposition de Philipe Favier au musée de Valence, lorsqu’il s’empare des collections du musée et les met en tension avec ses propres oeuvres. Il a su également prendre et habiter des espaces aux confins de leurs enveloppes.

Et puis, je pense à l’exposition sublime de Laura Lamiel, au CRAC de Sète qui m’est semblable au traité du langage musical de Messiaen, un fourmillement de détails savamment recherchés dans un souci de partage pudique et généreux à la fois. Rien n’est laissé au hasard ni surtout la liberté du visiteur qui peut s’investir comme un enquêteur et tenter de résoudre des énigmes sensibles et visuelles.

Dans ces expositions l’expérience est collective. Il n’y a pas de trame narrative linéaire mais une polysémie des sens permanente.

Mais comment être à la fois dans le passage créatif et écrire par anticipation la fin du cheminement et le regard que nous porterons en arrière?

Je crois qu’il me faut assumer d’être pris tout entier par le travail et de vivre l’exposition comme un espace malléable où tout pourrait se rejouer, se redéfinir.

Ni une rétrospective, ni un cabinet de curiosité avec des trouvailles, ne m’intéressent. Je pense plutôt concevoir des cellules prêtes à être assemblées ou désassemblées réunies par une grammaire commune.

Cette grammaire, je la construis patiemment, elle sera à revoir une fois que le vocabulaire nouveau et propre à ma recherche sur la poésie de l’eau comme matière préalable à l’existence sera posée.

Peut-être s’agit-il de poèsie que je réalise. Cette idée me plait : faire des poèmes à voir et à vivre, des instants poétiques.

Pour le moment, je m’attache à dégager des observations sur le comportement de l’eau, sa viscosité, son opacité, ses propriétés mécaniques.

L’eau est un vecteur non neutre, elle transporte et se transporte elle-même.

Bachelard dit de l’eau qu’elle est l’œil véritable de la terre. Pour le moment, c’est à cette eau calme que je m’intéresse, celle du mythe de Narcisse.

Dans les métamorphoses d’Ovide, la mère de Narcisse consulte l’oracle Tirésias pour savoir si son fils vivra longtemps. (S’il ne se connait point répondra le devin).

À présent, d’une autre manière je consulte, je sollicite l’eau à travers des contraintes que nous souhaitons précises pour obtenir d’elle un nouveau regard sur le monde.

Sous la forme d’une étude, nous mettons en vibration de l’eau contenue dans un récipient. Cela créé des giclures qui tombant sur une toile, feuille ou tout autre support forment des nuées de tâches. Il s’agit d’un bruit finalement, d’une surabondance d’informations où le regard tente d’identifier des points isolés et séparés d’un ensemble d’éléments. En respectant un protocole toujours semblable, nous pourrons observer si ce geste automatisé rend de l’unique malgré le bruit apparent.

Malgré un ensemble de conditions et de prédéterminations peut-il advenir de l’unique? Est-ce que les outils de la science permettent de définir l’unicité d’un tel sujet ? Est-ce que le savoir permettra au monde de se connaitre et de connaitre ce qui le délimite?

Peut-être qu’à cette limite de la science, l’art et la poésie de la matière interviennent comme pour troubler les outils de mesure? Narcisse, pleurant, trouble sa propre image dans le miroir de l’eau. Ce premier outil de mesure de son existence est une mesure vaine qui l’aide simplement à percevoir qu’il ne se connaissait pas.