Une traversée originelle

Je partage ici un texte qui est resté rangé, que j'ai écrit avant la performance de la baignoire...


Mon travail est nourri par des artistes référents, mais également des autrices et auteurs. Je partage ici quelques extraits de textes fondateurs sur ce projet.

Clotilde Leguil, à travers son ouvrage « le je, une traversée des identités » décrit un règne du moi illustré par l’usage des réseaux sociaux et le selfie. L’individu explique-t-elle tend à perdre l’unicité de son être au profit d’un « je » globalisé, statistique, étatisé et prédictif.

« On ne sait plus comment avoir accès à son être en dehors des nombres qui nous donnent une mesure des différents paramètres de notre existence. La statistique structure un réel déstructuré par l’effondrement des coutumes et des traditions. Elle procure une approche du réel, certes anonyme, mais au moins objectivable.

L’explosion statistique doit donc être comprise en tenant compte de l’explosion démographique et des nouvelles nécessités qui s’imposent à l’État pour gouverner des masses qu’il ne connait pas. Mais elle doit aussi être considéré comme à l’origine d’un anéantissement du « je » puisque du point de vue statistique il n’existe plus le sujet. » (C.Leguil)

Car la psychologie des foules comme Freud avant Lacan l’a bien montré est la psychologie du « Moi » et non pas du « Je » c’est une psychologie qui repose sur l’identification imaginaire à l’autre et qui conduit à penser que nous pouvons faire corps en masse en investissant libidinalement le même Idéal du Moi.

[...]

Le « Je » n’est pas le « Moi Je » du discours courant. Le « Je » n’est pas le socle du narcissisme, bien que le narcissisme en soit une première ébauche anticipatrice, mais le fondement du désir et ce qu’il suppose aussi un rapport au manque.

[...] sa reconnaissance, sa valeur, sa fonction ne sont pas seulement d’ordre psychique. Il ne s’agit pas seulement d’une modalité intime de l’existence. Il ne s’agit pas seulement d’une affaire qui concernerait les philosophes et les psychanalystes par exemple. Car le « Je » a une fonction politique.

[...]

Si la question du « Je » n’est pas soluble dans celle du « Nous », elle a pourtant une fonction politique dans la mesure où elle conditionne une modalité du « Nous ».

Si le stade du miroir pour J. Lacan est essentiel à la découverte du « Je », il ne correspond qu’à un renforcement du moi temporaire et nécessaire au désir. À l’ère post numérique, d’un monde globalisé et statistique comme le décrit C. Leguil cette phase du « moi » exacerbé semble aujourd’hui davantage s’exprimer tandis que l’individu peine à exister. Ne serions-nous pas dans un tunnel narcissique à incapables d’imaginer nos existences, pris que nous sommes par une projection de notre image, comme illusion de notre être ?

Or, pour exister, François Jullien, nous dit ceci dans l’ouvrage « Dé-coïncidence, d’où viennent l’art et l’existence » :

« se tenir hors » cela signifie d’abord hors de l’adéquation — adaptation qui, se comblant, s’obstrue ; qui, se saturant, ne laisse plus advenir et s’inventer [...] Il revient à la pensée de l’existence de mettre en valeur la décoïncidence qui, fissurant l’adéquation d’un soi, c’est à dire d’un soi avec soi, l’adaptation d’un soi à soi, fait sortir de la paralysie d’un tel « soi », rouvre non pas tant une dissociation qu’une désolidarisation intérieure, et libère à nouveau une initiative. C’est en dé-coïncidant d’avec elle-même, c’est-à-dire en ouvrant une brèche dans sa normalité acquise (dans sa fonctionnalité admise), en osant un « écarté », en somme, que la vie, défaisant toute possibilité d’essence, se promeut, dans l’homme, en existence ; qu’elle s’avive et se qualifie.

Sans chercher prématurément à faire “coïncider” ou poursuivre cette réflexion, j’apporte cet écrit de G. Bachelard dans “l’eau et les rêves” et questionne mon propre imaginaire.

« “L’examen de l’imagination nous conduit à ce paradoxe : dans l’imagination de la vision généralisée, l’eau joue un rôle inattendu. L’œil véritable de la terre, c’est l’eau. Dans nos yeux, c’est l’eau qui rêve. Nos yeux ne sont-ils pas ‘cette flaque inexplorée de lumière liquide que dieu a mise au fond de nous-mêmes’ ? Dans la nature, c’est encore l’eau qui voit, c’est encore l’eau qui rêve. ‘Le lac a fait le jardin. Tout se compose autour de cette eau qui pense.‘Dès qu’on se livre entièrement au règne de l’imagination, avec toutes les forces réunies du rêve et de la contemplation, on comprend la profondeur de la pensée de Paul Claudel : ‘L’eau ainsi est le regard de la terre : son appareil à regarder le temps… »

À travers ces extraits, la figure de Narcisse et d’Écho semblent cristalliser notre questionnement sur la construction de l’individu par l’imaginaire matériel et immatériel, sur sa place non plus stable, mais sans doute plus vivante, mouvante, entre différents devenir.

Sans doute à l’image du travail artistique qui se situe entre les disciplines dans un espace en tension qui ne cherche plus à traverser, traduire et encore moins agglomérer des disciplines musiques, arts et vidéo.

Il est évident que ce travail plastique et esthétique est orienté vers une forme de recherche de l’émerveillement. Il invite à dé-coïncider, à bifurquer, prendre les chemins de traverse. L’œuvre doit nous inviter aux changements d’état non seulement propices, mais nécessaires à faire vivre et sentir autrement que par le complexe de culture décrit par G. Bachelard : « séparer ce qu’on sait de ce qu’on sent [...] de ce qu’on voit et qu’on désire. », pourvu qu’il y ait encore quelques désirs.


Oscar A